

Quiconque a déjà disputé une partie de backgammon a ressenti cette profonde frustration : votre adversaire est acculé au fond du jan adverse, coincé sur la barre, n’a d’autre issue qu’un six pour survivre, jette les dés, obtient un double six providentiel et remporte la victoire sur le fil. Face à de tels retournements de situation, l’impression immédiate pousse souvent à conclure que le jeu se résume à une roulette où le calcul s’efface devant le caprice des dés.
Pourtant, si le hasard régnait sans partage, les grands tournois mondiaux ne couronneraient pas régulièrement les mêmes champions depuis des décennies. En examinant la hiérarchie des niveaux au backgammon, la réalité mathématique saute aux yeux : les dés créent une agitation de surface à court terme, mais c’est la rigueur des choix positionnels qui gouverne le résultat sur la durée.
Ce que l’économie démontre sur la part du talent et du hasard
La frontière entre la part de chance et la domination tactique a été rigoureusement mesurée en 2020. Dans un article scientifique paru dans la revue European Economic Review, les économistes Peter Duersch, Marco Lambrecht et Joerg Oechssler ont développé un modèle d’évaluation empirique destiné à quantifier la part respective du talent et du hasard dans les jeux de société et de cartes[1].
Grâce à l’analyse de vastes séries de confrontations réelles, ces chercheurs ont démontré que les jeux ne se divisent pas entre jeux de pur hasard et jeux de pure réflexion, mais se distribuent le long d’un continuum. Si la roulette ne récompense aucune forme de savoir-faire, le backgammon partage la même structure fondamentale que les échecs ou le poker : les choix tactiques répétés absorbent et neutralisent l’aléa des dés à mesure que le nombre de parties progresse[1].
Leur travail confirme que l’impact du hasard diminue rapidement face à l’accumulation des coups. Sur une succession de confrontations, la maîtrise stratégique prend le pas sur la variance des tirages de façon systématique[1].
Le précédent judiciaire : State of Oregon contre Ted Barr
La question de savoir si le backgammon relève du jeu d’argent illégal ou de la compétition sportive a trouvé sa réponse devant la justice américaine en février 1982, dans l’État de l’Oregon[2]. L’organisateur de tournois Ted Barr était alors poursuivi pour organisation de jeux de hasard illicites, son épreuve exigeant des frais d’inscription et redistribuant des prix monétaires. La loi locale définissait le jeu prohibé comme toute activité dont l’issue dépendait de manière prépondérante du hasard.
Pour éclairer les débats, le tribunal fit appel au champion du monde 1978, Paul Magriel, en qualité d’expert mathématique[2]. Ancien professeur de mathématiques à l’université de New York, Magriel se livra à une démonstration méthodique de plus de deux heures devant la cour.
Il démontra aux magistrats que le résultat des dés n’impose nullement la décision sur le tablier. Après chaque lancer, le joueur se trouve devant 30 options réglementaires ou davantage pour déplacer ses pions[2]. L’identification du coup optimal requiert une évaluation probabiliste précise, la construction de blocs défensifs et une gestion minutieuse des risques de frappe.
Magriel affirma que le choix du déplacement après le jet de dés constitue l’essence même du jeu, et que dans ce choix, le hasard ne joue aucun rôle prépondérant[2]. Convaincu par cette rigueur mathématique, le juge Stephen S. Walker relaxa Ted Barr et déclara formellement que le backgammon est un jeu de stratégie et d’adresse intellectuelle[2].
Pourquoi une partie isolée ressemble à un pile ou face
Si l’habileté l’emporte si nettement, comment expliquer qu’un néophyte puisse parfois triompher d’un grand maître sur une partie isolée ?
Tout réside dans la différence entre un jeu court et un match au long cours. Dans son ouvrage de référence publié en 1976, Paul Magriel a cartographié la distribution des 36 combinaisons possibles offertes par deux dés à six faces[3]. Sur une partie sèche en 1 seul point, la variance à court terme atteint son intensité maximale. Si un joueur inexpérimenté enchaîne plusieurs doubles consécutifs dès l’ouverture, il prend une avance irrattrapable dans la course sans avoir à résoudre le moindre problème tactique complexe.
Dans un format aussi réduit, le joueur débutant n’a guère l’occasion de commettre les erreurs de fond qui le caractérisent. Si les tirages s’avèrent unilatéralement généreux, toute l’expertise du maître se trouve impuissante. C’est la raison fondamentale pour laquelle les compétitions officielles ne se jouent jamais en 1 point, mais sous forme de matchs disputés en 7, 11, 15 points ou plus.
La mathématique des matchs : l’effacement progressif de la chance
En théorie des jeux, la relation entre le nombre de points d’un match et l’espérance de victoire obéit à la loi des grands nombres. L’avantage statistique du joueur le plus fort s’accroît proportionnellement à la racine carrée de la longueur de la rencontre[4].

Considérons deux adversaires séparés par un écart significatif de 150 points Elo[4]. Sur une partie isolée en 1 point, l’espérance de victoire de l’expert n’est que d’environ 55 %[4]. Le novice dispose d’une chance réelle de 45 % de l’emporter grâce à de bons lancers[4].
Mais observez la métamorphose dès que le match s’étire :
- Sur un match en 7 points, la probabilité de victoire de l’expert monte à 76 %[4].
- Sur un match en 11 points, elle grimpe à 84 %[4].
- Sur un match en 15 points, elle atteint plus de 90 %[4].
Sur la durée d’un match long, le nombre de micro-décisions s’accumule à un tel point que la chance aux dés finit par s’annuler complètement. Quiconque approfondit la stratégie du backgammon et maîtrise les ouvertures classiques s’impose sur la distance avec une régularité scientifique. Pour aller plus loin dans la mesure de votre niveau, consultez également notre analyse détaillée sur ce que signifie le PR au backgammon.
Le videau : l’instrument qui récompense la lucidité
S’il existe une arme qui distingue définitivement le backgammon des jeux de dés ordinaires, c’est bien le dé doubleur, ou videau. Introduit dans les cercles new-yorkais au cours des années 1920, cet outil a transformé une simple course de pions en un affrontement financier et tactique d’une rare intensité[3].
Grâce au videau, le joueur qui juge sa position dominante peut doubler la mise de la partie avant de jeter ses dés. L’adversaire fait alors face à une alternative sans concession : accepter le défi et jouer pour une mise doublée, ou abandonner sur-le-champ en concédant 1 point[3].
Ce mécanisme coupe court aux revirements miraculeux dus à la pure chance en fin de partie. L’expert propose le videau au moment optimal pour encaisser son avantage, sans laisser au rival l’occasion de tenter des jets désespérés.
De plus, la décision d’accepter ou de refuser un doublage repose sur un seuil arithmétique rigoureux. Dans une course pure sans contact, le seuil d’acceptation se situe exactement à 25 % de chances de victoire[3].
La démonstration est purement mathématique : si vous abandonnez, vous perdez 1 point certain. Si vous acceptez en ayant 25 % de chances de succès, vous perdrez 2 points dans trois quarts des cas et gagnerez 2 points dans un quart des cas. L’espérance de gain moyenne correspond exactement à une perte de 1,0 point, soit l’équivalent exact d’un forfait immédiat[3]. Dès lors que vos chances réelles dépassent 25 %, poursuivre la partie est le choix rationnel ; en deçà, l’abandon s’impose mathématiquement.
Ce calcul sous pression ne pardonne pas l’amateurisme. Les débutants doublent trop tard ou acceptent des situations désespérées, tandis que les maîtres manient le videau pour priver l’adversaire de points bien avant la sortie du premier pion.
Une mesure objective : le Performance Rating
L’avènement des moteurs d’analyse modernes a rendu possible une évaluation de la force de jeu totalement affranchie des tirages de dés, à travers le Performance Rating ou PR[5].
Le PR calcule la perte d’équité moyenne concédée par un joueur lors de ses décisions libres par rapport au coup optimal calculé par la machine. Cette perte d’équité par coup est ensuite multipliée par 500 pour établir un barème d’évaluation objectif[5].
Un indice PR bas caractérise un jeu d’une grande précision technique. Dans le monde des compétitions, les niveaux s’organisent ainsi[5] :
- Grands maîtres de classe mondiale : PR inférieur à 3,5[5]
- Joueurs de club expérimentés : PR situé entre 6,0 et 10,0[5]
- Joueurs amateurs réguliers : PR intermédiaire[5]
- Joueurs occasionnels et débutants : PR compris entre 15,0 et 25,0[5]
Un joueur qui évolue constamment sous la barre des 3,5 surclassera infailliblement un adversaire à 15,0 au fil d’un tournoi. Si vous souhaitez perfectionner votre technique et corriger vos imprécisions, vous pouvez apprendre le backgammon étape par étape grâce à nos modules pratiques.
Le contrôle de la volatilité : maîtriser les tempêtes du tablier
Un aspect fondamental de la maîtrise réside dans la gestion de la volatilité. Alors que les débutants subissent passivement chaque jet de dés, les experts modulent la complexité et le niveau de danger de la partie au gré de leurs besoins[3].
Lorsqu’un joueur possède une avance confortable dans la course ou une structure supérieure, son devoir consiste à étouffer la volatilité : il ferme ses points intérieurs, établit des ancres solides, évite de laisser des pions isolés et s’oriente vers une sortie sans contact[3]. Il ne laisse ainsi aucune prise à la chance adverse.
À l’inverse, en situation d’infériorité marquée, le joueur doit accroître volontairement la volatilité. Il scinde ses pions arrières, frappe même au péril de ses positions et multiplie les complications tactiques[3]. En complexifiant l’échiquier des déplacements, il force l’adversaire à naviguer dans des eaux troubles où la probabilité d’erreur devient maximale.
Cette science de la gestion du risque suppose évidemment une totale impartialité des dés. C’est pourquoi les plateformes sérieuses garantissent des dés équitables et transparents, une question que nous explorons en détail dans notre dossier cherchant si les dés de backgammon en ligne sont truqués.
Le piège psychologique : accuser les dés de nos fautes
Si les mathématiques, la justice et les statistiques attribuent sans hésiter la victoire à la stratégie, pourquoi tant de joueurs s’obstinent-ils à croire que le backgammon n’est qu’une affaire de chance ?
L’explication provient de la psychologie comportementale. En 1975, les chercheurs Dale Miller et Michael Ross ont théorisé le biais d’auto-complaisance[6]. Les individus ont une tendance spontanée à s’attribuer personnellement leurs réussites, tout en rejetant leurs échecs sur la fatalité ou les éléments extérieurs[6].
Le backgammon offre un terrain idéal à cette distorsion cognitive :
- Lorsque vous réussissez un 6-2 pour frapper un pion adverse depuis la barre, vous louez votre sens du jeu et votre vision tactique.
- Quand votre adversaire réalise exactement le même coup contre vous, vous maudissez l’insolente chance qui l’accompagne.
Les dés constituent le bouc émissaire rêvé parce qu’ils sont physiquement visibles au milieu du plateau. Il est psychologiquement plus aisé de blâmer un double adverse en fin de parcours que de reconnaître trois mauvais coups en début de partie ou un videau accepté à contretemps.
Dès lors que l’on s’affranchit de cette illusion et que l’on analyse lucidement chaque décision, le backgammon redevient ce qu’il a toujours été : l’un des jeux de stratégie les plus riches et stimulants de l’esprit humain.
Foire aux questions
Un débutant peut-il vaincre un grand maître au backgammon ?
Sur une partie unique en 1 point, un débutant conserve environ 45 % de chances de gagner si les dés lui accordent une course avantageuse. En revanche, sur un match officiel en 11 ou 15 points, les chances de l’expert dépassent 90 %, car des milliers de micro-décisions gomment l’effet du hasard.
Pourquoi le droit reconnaît-il le backgammon comme un jeu de stratégie ?
Dans le jugement historique State of Oregon v. Ted Barr de 1982, le juge Stephen S. Walker a conclu que le backgammon est un jeu d’adresse. L’expert Paul Magriel a démontré devant le tribunal qu’à chaque coup, un joueur choisit parmi 30 options légales ou plus et que cette justesse d’analyse décide de l’issue.
Quel est le seuil mathématique d’acceptation du videau ?
Dans une course simple, le point d’acceptation se situe rigoureusement à 25 % de chances de victoire. Refuser coûte 1 point net. Accepter avec 25 % de chances de gain engendre une espérance mathématique strictement identique de moins 1,0 point. Dès que vos chances excèdent 25 %, accepter est le choix mathématiquement rentable.
Que mesure précisément le Performance Rating (PR) ?
Le Performance Rating mesure la perte moyenne d’équité par coup non forcé par rapport au coup parfait calculé par les moteurs d’analyse, multipliée par 500. Les grands maîtres mondiaux conservent des scores inférieurs à 3,5, tandis que les joueurs occasionnels se situent généralement entre 15,0 et 25,0.
Sources
- Duersch, P., Lambrecht, M., & Oechssler, J. (2020). Measuring skill and chance in games. European Economic Review, 127, 103472.
- District Court of Oregon for Multnomah County. (1982). State of Oregon v. Ted Barr, Case No. DA 216776-8103.
- Magriel, P. (1976). Backgammon. Quadrangle/The New York Times Book Co., New York.
- Schneider, A. (1995). “Backgammon FAQ: The FIBS Rating System and Match Length Formula.”
- Boardgammon. “Backgammon Skill Levels and Performance Rating.”
- Miller, D. T., & Ross, M. (1975). Self-serving biases in the attribution of causality: Fact or fiction? Psychological Bulletin, 82(2), 213–225.
- Boardgammon. “Learn Backgammon: Guides, Rules, and Strategy.”
- Boardgammon. “Provably Fair Dice in Online Backgammon.”
- Boardgammon. “Backgammon Strategy: Fundamentals and Advanced Play.”
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