
Lorsque vous ouvrez un plateau de bois, posez les pions sur les flèches et jetez deux dés, vous tenez entre vos mains un héritage de plus de cinq millénaires de réflexion humaine. Le claquement sec des pions de bois et le roulement des dés ne sont pas des habitudes récentes : c’est exactement le même son qu’entendaient les légionnaires romains aux avant-postes de l’Empire, les courtisans des rois sassanides à Ctésiphon et les passionnés de trictrac sous l’Ancien Régime.
Certains voient dans le backgammon un simple divertissement de hasard, parce que le sort dicte les points des dés. Pourtant, quiconque a disputé quelques parties sérieuses sait que le hasard ne fait que distribuer les options d’un tour ; la victoire finale appartient toujours à la compréhension de la géométrie du tablier, au contrôle des risques et au calcul des probabilités.
Pour saisir pleinement l’histoire du backgammon et comprendre comment sa structure s’est imposée à travers les siècles, il faut remonter aux sources directes : des tombes de l’Orient ancien aux traités du siècle des Lumières et aux cercles privés du XXe siècle.
Les origines les plus lointaines : Ur et Chahr-e Soukhteh
Bien avant que le tablier n’adopte ses 24 flèches triangulaires, les civilisations de Mésopotamie et du plateau iranien ont conçu de remarquables jeux de parcours sur des surfaces quadrillées.
Le témoignage archéologique le plus célèbre a été mis au jour dans les années 1920 par l’archéologue britannique Sir Leonard Woolley lors des fouilles du cimetière royal d’Ur, dans le sud de l’Irak actuel. Les tombes ont livré de superbes plateaux de bois incrustés de nacre, de lapis-lazuli et de calcaire rouge, datés d’environ 2600 à 2400 av. J.-C.
Ce que l’on nomme aujourd’hui le Jeu royal d’Ur se jouait sur un tablier de 20 cases. Chaque joueur disposait de 7 pions et lançait des dés tétraédriques à 4 faces. Une tablette d’argile cunéiforme rédigée à Babylone en 177 av. J.-C. par le scribe Itti-Marduk-balāṭu atteste que ce jeu demeurait très populaire plus de deux millénaires plus tard comme jeu de pari et de parcours.
À la même époque, dans le sud-est de l’Iran, les archéologues ont découvert sur le site de Chahr-e Soukhteh (« la ville brûlée ») un plateau en ébène sculpté datant du IIIe millénaire av. J.-C. (vers 2600 à 2400 av. J.-C.). Ce tablier portait 60 points gravés le long d’un serpent ondulant, accompagné de 60 jetons en pierre (agate et turquoise) et de deux dés en calcaire.
Comme l’a montré l’historien des jeux Irving Finkel, ces découvertes établissent que le principe fondamental du jeu — deux adversaires déplaçant un nombre égal de pions sur un parcours défini selon le résultat de dés — était solidement implanté il y a plus de 5 000 ans. Toutefois, ces tabliers ne possédaient pas encore 24 flèches ni le sens de circulation opposé qui caractérise le backgammon. Cette géométrie précise est née dans l’Empire romain.
La tabula romaine et la mésaventure de l’empereur Zénon
L’ancêtre direct du plateau de backgammon est le jeu romain du Ludus Duodecim Scriptorum (« le jeu des douze lignes »). Il se composait de trois rangées parallèles de douze cases, soit 36 points au total, et se jouait avec 3 dés et 15 pions par joueur. Des vestiges de ces tracés sont encore visibles aujourd’hui sur les marches des thermes et les dalles des forums romains, de l’Afrique du Nord à la Gaule.
Au Ier siècle de notre ère, les joueurs romains ont simplifié l’agencement en supprimant la rangée centrale, jugée inutile pour la dynamique des prises. Ils n’ont conservé que les deux rangées extérieures de douze points : exactement les 24 flèches que nous utilisons aujourd’hui. Ce jeu épuré a pris le nom de Tabula (« la table » ou « le plateau »), mot qui a donné son nom à toute la famille des jeux de tables en Europe, ainsi qu’au tavli en Grèce et à la tavla en Turquie.
Dans la tabula, chaque joueur commandait 15 pions. Les pions avançaient en sens inverse d’après le jet de trois dés. Un pion isolé sur une flèche pouvait être frappé et renvoyé au départ par l’adversaire.
Le témoignage historique le plus célèbre et le plus précis sur la tabula se trouve dans l’Anthologie grecque (livre 9, épigramme 482), sous la plume du poète et historien Agathias de Myrine. Agathias y décrit avec une exactitude scrupuleuse une véritable partie disputée vers 480 de notre ère à Constantinople par l’empereur byzantin Zénon.
Dans cette partie, Zénon tenait une position très favorable avec les pions blancs. Il lança ses trois dés et obtint la combinaison 2, 5 et 6. Comme la règle imposait d’utiliser la totalité des points obtenus si un mouvement légal existait, et que les flèches adverses bloquaient les issues naturelles, l’empereur se trouva contraint de disloquer ses propres cases protégées. Le malheureux souverain laissa sept pions isolés (blots) exposés d’un coup sur le tablier. Son adversaire en profita sans pitié, frappa les pions découverts et remporta la partie.
[1]
L’analyse scientifique publiée en 1934 par R. G. Austin dans le Journal of Hellenic Studies a prouvé que l’épigramme d’Agathias n’était pas une métaphore poétique, mais la transcription fidèle d’une position réelle sur un plateau de 24 flèches. L’étude d’Austin confirme que la règle des 15 pions, la frappe des pions isolés et l’obligation de jouer tous ses dés étaient rigoureusement en vigueur dès le Ve siècle de notre ère.

Le nard sassanide et la cosmologie de Bozorgmehr
Pendant que la tabula se répandait en Méditerranée, l’Empire perse des Sassanides développait une tradition parallèle d’une grande profondeur philosophique : le jeu de Nard (ou Nardshir).
Le document historique capital sur le sujet est un texte en pehlevi (moyen-perse) intitulé Wizārišn ī čatrang ud nihišn ī nēw-ardaxšīr (« L’explication des échecs et l’invention du nard »), composé au VIe siècle sous le règne de Khosro Ier Anushirvan. Selon ce récit, le souverain de l’Inde envoya le jeu d’échecs à la cour de Perse comme une énigme диплоmatique, défiant les érudits persans d’en comprendre les règles sans explications.
Le grand vizir Bozorgmehr déchiffra les échecs en 3 jours. En guise de réponse intellectuelle, il créa le nard et l’expédia en Inde avec une énigme réciproque.
Comme l’explique l’historien Touraj Daryaee, Bozorgmehr conçut le nard comme une allégorie du monde terrestre et de la condition humaine :
- Le plateau figurait la terre et le cycle des saisons divisé en 4 quadrants.
- Les 24 flèches correspondaient aux 24 heures du jour et de la nuit (12 heures d’ombre et 12 heures de lumière).
- Les 30 pions (15 blancs et 15 noirs) représentaient les 30 jours du mois lunaire.
- Les deux dés figuraient la rotation céleste et le destin (Bakht), tandis que la marche des pions incarnait le libre arbitre et la sagesse humaine au sein des contraintes imposées par la fortune.
Contrairement aux échecs, où les joueurs disposent d’une information complète sans aucun aléa, le nard rappelait une vérité fondamentale : l’être humain ne choisit pas les dés que lui accorde le sort, mais sa grandeur réside dans sa capacité à gouverner ses pions avec lucidité pour surmonter l’adversité.
Le Moyen Âge européen et le Libro de los juegos de 1283
Avec la conquête islamique, le nard s’est épanoui dans tout le monde arabo-musulman. Les marchands et les savants ont transmis le jeu à l’Occident chrétien par deux voies majeures : l’Italie byzantine et l’Espagne musulmane.
Dans l’Europe médiévale, ces divertissements ont pris le nom générique de tables en France et en Angleterre, tablas en Castille, tavole en Italie et Wurfzabel dans l’espace germanique. La ferveur des paris était telle que les rois et l’Église ont tenté de les encadrer : au XIIIe siècle, le roi de France Louis IX (Saint Louis) promulgua des ordonnances interdisant la fabrication et la pratique des jeux de dés et de tables dans le royaume, sans jamais parvenir à en éteindre la pratique dans les tavernes et les châteaux.
Le monument le plus impressionnant de cette période est le Libro de acedrex, dados e tablas (« Livre des échecs, dés et tables »), rédigé en 1283 sur ordre du roi Alphonse X de Castille à Séville. Ce somptueux manuscrit illustré détaille 14 jeux de tables différents disputés sur le tablier à 24 flèches.
Parmi eux figure le jeu de todas tablas (« toutes les tables »). La position initiale décrite dans le manuscrit d’Alphonse X est saisissante : chaque joueur dispose de 15 pions, répartis sur les mêmes flèches que celles du backgammon contemporain :
- 2 pions sur la flèche 24 de l’adversaire,
- 5 pions sur la flèche 13 (au milieu du tablier),
- 3 pions sur la flèche 8,
- 5 pions sur la flèche 6 (dans son jan intérieur).
Ce texte royal de 1283 prouve que la disposition de départ universelle des tables est restée intacte depuis plus de 700 ans.
Edmond Hoyle et la codification du backgammon au XVIIIe siècle
En Angleterre, le terme backgammon apparaît au XVIIe siècle. Les historiens hésitent sur son étymologie : certains y voient l’assemblage du moyen-anglais baec (« dos » ou « arrière ») et gamen (« jeu ») — allusion au pion renvoyé sur la barre ou au tablier pliant qui occupait le dos des échiquiers.
La véritable étape vers un sport réglé s’est accomplie au siècle des Lumières à Londres. En 1743, le mathématicien et professeur de jeux Edmond Hoyle publia son célèbre traité A Short Treatise on the Game of Back-Gammon.
Hoyle fut le premier à substituer l’analyse mathématique rigoureuse aux croyances populaires. Dans son ouvrage de 1743, il calcula pour la première fois les probabilités exactes de frapper un pion isolé à des distances de 1 à 12 flèches et formalisa les devoirs des joueurs sur le toucher des pions et la sortie du jeu. Hoyle consacra l’usage exclusif de deux dés au lieu de trois et définit avec précision la victoire simple et la victoire double (le gammon). Son autorité devint si incontestée qu’elle donna naissance à la maxime anglo-saxonne « according to Hoyle » (selon les règles de l’art).
Pour découvrir comment ces règles fondamentales s’appliquent sur le tablier actuel, consultez notre guide complet sur les règles du backgammon.
L’invention du videau dans les années 1920
Malgré la rigueur apportée par Hoyle, le backgammon souffrait d’un défaut structurel dans les matchs à enjeu : lorsqu’un joueur prenait une avance de course écrasante, l’issue de la partie était mathématiquement certaine, mais les deux adversaires devaient continuer à lancer les dés de manière fastidieuse jusqu’au dernier pion sorti.
La révolution est survenue dans les années 1920 au sein des cercles privés de New York. Un joueur anonyme introduisit un gros dé à six faces portant les puissances de deux : 2, 4, 8, 16, 32 et 64. On appela cet accessoire le videau (ou dé doubleur).
Le principe du videau est d’une redoutable efficacité : avant de lancer les dés à son tour, un joueur qui estime détenir un avantage certain peut proposer de doubler la valeur de la partie. L’adversaire n’a que deux choix : refuser et abandonner immédiatement la partie pour 1 point, ou accepter le double en prenant possession exclusive du videau pour une éventuelle riposte.
Cette innovation a métamorphosé le jeu, injectant une tension psychologique intense et des calculs d’espérance de gain à chaque coup. En 1931, les principaux clubs de New York, en liaison avec des cercles de Londres et de Paris, adoptèrent les Règles internationales de backgammon, intégrant officiellement le videau. Si vous souhaitez explorer les coulisses de cette invention, lisez notre enquête sur qui a inventé le videau.

Les branches vivantes de la famille des tables
Tandis que le backgammon de tournoi s’imposait en Occident avec son videau, les pays de la Méditerranée et du Caucase ont perpétué leurs variantes ancestrales, disputées sans dé doubleur jusqu’au dernier pion :
- Le tavla turc : roi des cafés du Bosphore, réputé pour sa rapidité d’exécution et ses réparties passionnées.
- Le tavli grec : un match complet alternant trois jeux (les portes, le plakoto où l’on bloque les pions sous les siens, et le fevga, jeu de pure course sans frappe).
- Le nardy long : la passion de la Russie et du Caucase, où tous les 15 pions partent d’une seule case (la tête), sans aucune prise possible.
- Le trictrac et le jacquet : les formes françaises historiques qui ont animé les salons parisiens et les réunions de famille du XVIIIe au milieu du XXe siècle.
Pour explorer les nuances qui séparent ces traditions séculaires, consultez notre comparatif sur le tavla, le tavli, le nardy et le shesh besh ainsi que notre panorama des variantes de backgammon.
Conclusion : pourquoi le backgammon traverse les millénaires
Si le backgammon a survécu à la disparition des empires, c’est parce qu’il touche au cœur même de l’expérience humaine. Il met en scène le dialogue permanent entre la fatalité (le jet de dés) et la volonté raisonnée (la stratégie sur le plateau).
Que vous partagiez une partie amicale sur une table de café ou que vous mesuriez votre talent lors d’une partie de backgammon en ligne avec analyse de vos décisions, vous participez à une tradition vivante vieille de cinq mille ans.
Foire aux questions
Quel est l’âge du jeu de backgammon ?
Les plus anciens ancêtres attestés des jeux de parcours avec dés (comme le Jeu royal d’Ur et les plateaux de Chahr-e Soukhteh) remontent à environ 5 000 ans (vers 2600 à 2400 av. J.-C.). La forme spécifique du tablier à 24 flèches et 15 pions par joueur est apparue avec la tabula romaine il y a environ deux mille ans.
Qui a inventé le backgammon ?
Le backgammon n’a pas d’auteur unique ; il est le fruit d’évolutions successives en Mésopotamie, à Rome, en Perse et en Europe médiévale. Les textes persans attribuent la formalisation du nard au grand vizir Bozorgmehr au VIe siècle, tandis que le videau moderne a été imaginé à New York dans les années 1920.
Quelle est la différence entre le jacquet, le trictrac et le backgammon ?
Le jacquet, le trictrac et le backgammon se jouent sur le même tablier à 24 flèches, mais leurs règles diffèrent. Dans le jacquet, tous les pions partent d’un même coin et l’on ne frappe pas les pions adverses ; dans le trictrac, on marque des points par des combinaisons complexes sur le plateau ; au backgammon moderne, on frappe les pions isolés et l’on utilise le videau pour doubler la mise.
Sources
- Austin, R. G. (1934). “Zeno's Game of τάβλη (A.P. ix. 482)”. The Journal of Hellenic Studies, 54(2), 202–205.
- Finkel, I. L. (Ed.). (2007). Ancient Board Games in Perspective. British Museum Press, London.
- Daryaee, T. (2002). Mind, Body, and the Cosmos: Chess and Backgammon in Ancient Persia. Iranian Studies, Mazda Publishers, Costa Mesa.
- Alfonso X of Castile. (1283). Libro de acedrex, dados e tablas (Libro de los juegos). Seville.
- Hoyle, E. (1743). A Short Treatise on the Game of Back-Gammon. F. Cogan, London.
- Murray, H. J. R. (1952). A History of Board-Games Other Than Chess. Oxford University Press, Oxford.
- Boardgammon. “The History of Backgammon: From Nard to the Modern Board.”
- Boardgammon. “Backgammon Rules: How to Play, Movement, and Bearing Off.”
- Boardgammon. “Backgammon Variants: Tavla, Tavli, Nardy, and Worldwide Table Games.”
- Boardgammon. “Play Backgammon Online Free.”
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