
Dans les cafés parisiens, les cercles de jeu ou autour d’une table familiale, le cliquetis des pions en bois sur le tablier résonne depuis des générations. Les dés roulent, les positions évoluent et chaque joueur pèse le risque et l’opportunité à chaque coup. Dès que l’on s’intéresse aux cours de backgammon, une promesse revient avec insistance : ce jeu exercerait l’esprit, protégerait la mémoire et préserverait la jeunesse intellectuelle.
Les magazines de bien-être et les chroniques de santé relaient volontiers cette idée, affirmant parfois que les jeux de plateau permettraient d’éviter la maladie d’Alzheimer ou de développer l’intelligence générale. Mais que nous enseignent véritablement les neurosciences et l’épidémiologie moderne lorsqu’on examine les données avec rigueur ?
Une démarche honnête exige de dissiper les exagérations publicitaires. Aucun essai clinique n’a jamais démontré que jouer au backgammon guérit ou empêche la survenue d’une démence. En outre, la psychologie cognitive a largement prouvé que les habiletés développées sur un jeu ne se transfèrent pas automatiquement aux tâches courantes de l’existence. Pourtant, lorsque des épidémiologistes suivent plusieurs milliers d’individus pendant deux décennies, une tendance très nette se dégage : la pratique suivie de jeux de société traditionnels est corrélée à une préservation plus longue des facultés intellectuelles et à un déclin cognitif plus mesuré.
Que révèlent les grandes études de cohorte sur 20 ans ?
Pour comprendre l’évolution du cerveau au fil de l’âge, de brefs tests en laboratoire ne suffisent pas. Les informations les plus solides proviennent des études épidémiologiques prospectives qui suivent de vastes populations pendant de nombreuses années.
L’investigation scientifique la plus réputée sur les jeux de société et la santé cérébrale est l’étude française PAQUID, dont les conclusions ont été publiées en 2013 dans la revue médicale BMJ Open [1]. Menée sous la direction du professeur Jean-François Dartigues, cette cohorte en population générale a suivi 3 675 personnes âgées de 65 ans et plus en Gironde et en Dordogne sur une période de 20 ans [2]. À l’inclusion, aucun des participants ne présentait de diagnostic de démence. Les chercheurs ont répertorié les activités de loisir régulières, notamment la pratique des jeux de société, la lecture, les sorties et l’exercice physique.

Au cours de ces deux décennies, les participants ont passé régulièrement le test du Mini-Mental State Examination (MMSE) pour mesurer leur fonctionnement cognitif global. Dans les premiers modèles statistiques non ajustés, les personnes jouant régulièrement à des jeux de société présentaient un risque de démence réduit de 15 % par rapport aux non-joueurs, soit un rapport de risque (hazard ratio) de 0,85 avec un intervalle de confiance à 95 % de 0,74 à 0,99 [2]. Par ailleurs, leurs trajectoires au MMSE montraient un déclin significativement moins prononcé au fil des années.
Cependant, les auteurs ont apporté une nuance indispensable : lorsque les calculs ont été ajustés pour prendre en compte les symptômes dépressifs initiaux et le score cognitif de départ, l’association statistique s’est atténuée [2]. Ce résultat est capital : il prouve que les jeux de plateau ne constituent pas un bouclier biologique miraculeux. Ils représentent avant tout un indicateur fiable d’un mode de vie intellectuellement stimulant, riche en interactions humaines et favorable à l’équilibre cérébral.
Ces données sont confirmées par une seconde étude majeure : la cohorte de naissance Lothian 1936, menée à l’université d’Édimbourg [1]. En 2020, les chercheurs Drew Altschul et Ian Deary ont publié dans The Journals of Gerontology (Series B) les conclusions d’un suivi exceptionnel de 68 ans portant sur 1 091 personnes ayant passé le Scottish Mental Survey en 1947 à l’âge de 11 ans [1]. Grâce à ces données historiques, ils ont pu déterminer si le jeu protégeait réellement le cerveau ou si les individus dotés d’un intellect supérieur dès l’enfance s’adonnaient simplement plus volontiers aux jeux.
Les volontaires ont été évalués à quatre reprises au cours de leur huitième décennie, aux âges de 70, 73, 76 et 79 ans, à l’aide de 14 tests cognitifs standardisés mesurant la mémoire, la rapidité d’exécution et le repérage spatial [1]. Le constat a été remarquable : les personnes qui ont augmenté leur pratique des jeux de plateau et de cartes entre 70 et 79 ans ont connu un déclin moins rapide de la vitesse de traitement de l’information et de la mémoire, même après avoir neutralisé statistiquement l’intelligence mesurée à 11 ans, le niveau d’études, le milieu social et le sexe [1].
Les auteurs d’Édimbourg ont également souligné les limites de cette démarche[1] : s’agissant d’une étude observationnelle et non d’un essai clinique interventionnel, une causalité formelle ne peut être certifiée. L’hypothèse d’une causalité inverse — les personnes conservant de meilleures fonctions cérébrales continuant tout naturellement à jouer — demeure toujours possible.
La réserve cognitive : comment le cerveau compense-t-il ?
Pour interpréter les résultats des études PAQUID et Lothian, les neurologues s’appuient sur le modèle de la réserve cognitive, formulé par le professeur Yaakov Stern à l’université Columbia [3].
Depuis longtemps, les médecins observaient un phénomène troublant lors d’autopsies : certains patients âgés présentaient d’importantes altérations tissulaires et des plaques amyloïdes caractéristiques d’une maladie d’Alzheimer avancée, alors même qu’ils n’avaient manifesté aucun trouble amnésique ni aucun symptôme de démence de leur vivant. Comment un cerveau lésé pouvait-il continuer à fonctionner normalement ?
La théorie de la réserve cognitive répond que le cerveau ne se comporte pas comme une machine rigide qui se dégrade uniformément [3]. Les apprentissages continus, l’exercice de loisirs intellectuellement exigeants et les échanges sociaux construisent des réseaux neuronaux plus denses et modulables. Lorsqu’une zone cérébrale est affectée par le vieillissement ou une pathologie, un cerveau disposant d’une bonne réserve cognitive parvient à recruter des circuits alternatifs pour accomplir la même opération.
Il importe de comprendre que la réserve cognitive n’interrompt pas la dégradation biologique des tissus [3]. En revanche, elle offre une marge d’adaptation précieuse : elle permet à un individu de préserver son autonomie, son jugement et sa mémoire pendant plusieurs années supplémentaires avant que les atteintes ne deviennent cliniquement visibles.
Les jeux de réflexion comme le backgammon s’inscrivent parfaitement dans ce schéma. Contrairement aux divertissements passifs devant un écran, une partie impose une attention constante, une lecture géométrique du tablier et une capacité d’adaptation permanente aux initiatives de l’adversaire.
Les trois exigences intellectuelles propres au backgammon
On a souvent tendance à assimiler tous les jeux de plateau. Pourtant, sur le plan neurologique, le backgammon sollicite des processus cognitifs très différents de ceux des échecs ou des dames, car il repose sur des informations incomplètes et des tirages aléatoires.
Le backgammon se joue sur un tablier comportant 24 flèches, avec 15 pions par joueur qui progressent selon les indications de deux dés [4]. Chaque manche confronte les joueurs à trois défis intellectuels majeurs.

1. Le calcul des probabilités face au hasard
Aux échecs, l’ensemble des données est visible sur l’échiquier ; aucun facteur aléatoire n’intervient. Au backgammon, au contraire, deux dés à six faces produisent exactement 36 combinaisons possibles à chaque tirage [5].
Un joueur ne peut pas se contenter de chercher un coup idéal dans l’absolu. Il doit évaluer une balance de risques :
- Combien de combinaisons parmi les 36 permettent à l’adversaire d’obtenir un tirage direct de 1 à 6 pour frapper un pion isolé (un blot) ?
- Vaut-il la peine d’occuper une flèche stratégique dans son jan intérieur si cela expose temporairement un pion à un tirage indirect ?
- Quelle est la probabilité exacte de rentrer immédiatement en jeu depuis la barre ?
Ce cadre probabiliste force le cortex préfrontal à effectuer en continu des estimations de valeur attendue. On apprend à juger un coup non pas uniquement à son dénouement immédiat, mais à la justesse mathématique qui l’a motivé. Si l’on effectue le coup statistiquement optimal et que l’adversaire réussit un lancer improbable, il faut conserver son calme et adapter sa stratégie au lieu de céder à l’agacement.
2. Le calcul mental en continu : le décompte des pips
Chaque partie de backgammon est fondamentalement une course pour ramener ses 15 pions dans son jan intérieur et les sortir du plateau [4]. Pour savoir qui mène la course, il est nécessaire de calculer le pip count : le nombre total de points que l’ensemble des pions doit encore parcourir.
Effectuer ce calcul mental sans toucher aux pions fait travailler la mémoire de travail et l’abstraction spatiale. Les joueurs aguerris ne comptent pas les pions un à un ; ils identifient des configurations géométriques équilibrées — par exemple trois pions sur la flèche 8 équivalant à 24 pips — et compensent visuellement les écarts. L’apprentissage de la stratégie du backgammon passe obligatoirement par cette gymnastique mentale.
3. La maîtrise de soi et le videau
Le troisième élément distinctif est le dé doubleur, ou videau. Comme nous l’avons retracé dans l’histoire de qui a inventé le videau, cet instrument a été introduit dans les années 1920 pour accélérer les parties et sanctionner les positions dominantes [5]. Lorsqu’un joueur estime détenir un avantage suffisant, il peut proposer de doubler l’enjeu de la manche. L’adversaire doit alors soit accepter et jouer pour le double des points, soit abandonner immédiatement la manche.
La théorie des jeux démontre qu’en partie simple sans menace de gammon, le seuil mathématique pour accepter une proposition de double est de 25 % de chances de gain [5]. Dès que la probabilité d’inverser le cours du jeu atteint ou dépasse ce seuil, accepter le videau offre une espérance de gain égale ou supérieure à un abandon sec.
Trancher cette question face à l’adversaire exige une grande discipline émotionnelle. L’être humain est naturellement sujet au biais d’aversion à la perte : par fierté, on s’obstine dans des positions perdues, ou par peur, on refuse des parties tout à fait défendables. L’usage rigoureux du videau oblige à surmonter ses réflexes impulsifs pour s’en tenir à une analyse probabiliste lucide, tout comme lorsqu’on détermine quand doubler au backgammon.
Le backgammon rend-il plus intelligent au quotidien ?
Face à de telles exigences intellectuelles, il est tentant d’imaginer que pratiquer assidûment le backgammon rend plus habile dans les affaires, plus performant en mathématiques ou doté d’une mémoire infaillible dans la vie de tous les jours.
La psychologie cognitive réfute toutefois l’idée d’un transfert d’apprentissage généralisé. Dans une revue systématique parue en 2019 dans BioPsychoSocial Medicine, le médecin et chercheur Mutsuhiro Nakao a passé au crible les études scientifiques relatives aux jeux de plateau [6]. Sa conclusion est limpide : si les jeux de stratégie traditionnels sollicitent efficacement les circuits corticaux préfrontaux, la mémoire de travail et la communication sociale, la preuve que ces compétences s’étendent à des situations extérieures au jeu fait défaut [6].
Ce constat rejoint ce que l’on observe depuis longtemps chez les grands maîtres d’échecs. Ces derniers mémorisent des positions complexes en un coup d’œil, mais dès que les pièces sont disposées au hasard sur l’échiquier ou qu’on leur soumet des tests de mémoire non échiquéens, leur avantage s’évanouit. L’expertise reste étroitement liée à son domaine. Jouer au backgammon développe une maîtrise admirable du tablier, des probabilités de dés et du videau ; cela ne transforme personne en génie universel.
Prendre la mesure de ces limites ne diminue en rien la valeur du jeu. Cela permet d’en apprécier les qualités réelles : une pratique stimulante, accessible et profondément conviviale qui fait travailler la logique dans un univers passionnant.
Recommandations pour un quotidien stimulant
Pour préserver son vivacité d’esprit tout en profitant pleinement du jeu, la recherche scientifique suggère d’intégrer le backgammon dans un équilibre de vie cohérent :
- Jouer pour le plaisir de la réflexion, non comme un traitement. Ne considérez pas le backgammon comme un remède médical. Jouez pour le plaisir de la tactique, pour la confrontation entre maîtrise et hasard, et pour la rencontre humaine.
- Associer le jeu à l’exercice physique. Les données médicales sont unanimes : l’activité cardiovasculaire, la marche régulière et un sommeil de qualité exercent une influence protectrice bien supérieure sur les neurones que n’importe quel jeu sédentaire pratiqué seul.
- Privilégier la réflexion attentive. Enchaîner des parties rapides sans analyse n’apporte que peu de bénéfices cognitifs. Pour stimuler l’esprit, étudiez les coups difficiles, comptez les pips sans aide visuelle et analysez vos erreurs après la partie.
- Cultiver le lien social. Le jeu de société réunit des personnes de toutes les générations dans les clubs et les familles. Le maintien de liens sociaux réguliers constitue l’un des piliers les plus solides d’un vieillissement harmonieux.
Que vous disputiez une partie amicale sur un beau tablier en bois ou que vous préfériez jouer au backgammon en ligne sur votre écran, ce divertissement millénaire propose un dialogue permanent entre prévision, sang-froid et chance. S’il ne dispense pas des effets du temps, il demeure un exercice remarquable pour l’esprit humain.
Questions fréquentes
Le backgammon peut-il prévenir la maladie d’Alzheimer ou la démence ?
Aucun essai scientifique n’a prouvé que le backgammon, les échecs ou un autre jeu puisse empêcher, guérir ou traiter la maladie d’Alzheimer ou la démence. En revanche, de grandes études épidémiologiques comme la cohorte PAQUID démontrent qu’une pratique régulière des jeux de société est associée à un ralentissement du déclin cognitif chez les personnes âgées, en participant à la constitution d’une réserve cognitive.
Le jeu de backgammon améliore-t-il les compétences en mathématiques ?
Une partie nécessite des additions rapides, des calculs de pips et l’évaluation des 36 combinaisons de dés. Bien que cela constitue un exercice arithmétique dynamique à la table, la recherche montre que ces habiletés demeurent spécifiques au contexte du jeu et ne se traduisent pas automatiquement par de meilleures notes scolaires ou une aisance accrue dans les calculs du quotidien.
Quelle est la différence cognitive entre le backgammon et les échecs ?
Les échecs constituent un jeu à information complète sans intervention du hasard, ce qui mobilise avant tout la visualisation dans l’espace et l’anticipation arborescente profonde. Le backgammon est un jeu stochastique à information imparfaite qui exige d’évaluer des probabilités face au tirage des dés et de gérer la prise de risque avec le videau.
Sources
- Altschul, D. M., & Deary, I. J. (2020). “Playing Analog Games Is Associated With Less Cognitive Decline: A 68-Year Longitudinal Study.” The Journals of Gerontology: Series B, 75(3), 474–482.
- Dartigues, J. F., et al. (2013). “Boardgame playing, cognitive decline and risk of dementia in elderly subjects: a 20-year population-based study of the PAQUID cohort.” BMJ Open, 3(8), e002998.
- Stern, Y. (2012). “Cognitive reserve in ageing and Alzheimer's disease.” The Lancet Neurology, 11(11), 1006–1012.
- Boardgammon. “Backgammon lessons: Learn to play step by step.”
- Boardgammon. “Backgammon strategy: Core concepts and game plans.”
- Nakao, M. (2019). “Special series on 'effects of board games on health education and promotion' board games as a promising tool for health promotion: a review of recent literature.” BioPsychoSocial Medicine, 13(1), 5.
- Boardgammon. “Play backgammon online free in your browser.”
Vous avez repéré une erreur ou une tournure bizarre ? Écrivez-nous


