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Qui a inventé le videau : le mystère des clubs new-yorkais des années 1920

Le videau, ou dé doubleur, est apparu vers 1926 dans les cercles privés et sportifs de New York, principalement au Racquet and Tennis Club de Park Avenue. Aucun brevet n’a jamais été déposé et aucun créateur individuel n’a été officiellement consigné dans les registres, ce qui a conduit les champions Oswald Jacoby et John R. Crawford à saluer son inventeur comme un génie inconnu. En permettant aux joueurs de doubler l’enjeu ou d’abandonner immédiatement, ce cube à six faces a transformé une course millénaire en un modèle d’évaluation du risque.

Par Boardgammon10 min de lecture

Un videau ancien en bois gravé des chiffres 64 et 2 posé sur une table en acajou sombre près de dames sous une lampe en laiton.
Le videau a vu le jour dans l’atmosphère feutrée des clubs de Manhattan dans les années 1920, transformant les fins de partie en décisions stratégiques.Image : Generated with Google AI · Illustration générée par IA.

Sur chaque table de tournoi moderne, à côté des pions et des gobelets, repose un dé singulier à six faces dont les faces affichent les puissances de deux : 2, 4, 8, 16, 32 et 64. On ne le jette pas sur le tapis pour faire avancer ses pions. On le pousse d’une main assurée vers son rival pour doubler la valeur de la partie en cours. Pendant des millénaires, les jeux de tables se sont déroulés sous forme de pures courses linéaires sans cet accessoire. Puis, au milieu des années 1920, ce cube en bois est apparu dans les salons feutrés de Manhattan et a métamorphosé le jeu à tout jamais.

Pourtant, si vous parcourez les registres de brevets, les archives de l’époque ou les comptes rendus de clubs, vous ne trouverez aucun nom associé à cette trouvaille. Aucun inventeur individuel ne s’est avancé pour revendiquer des droits de propriété intellectuelle. Dans l’histoire du backgammon, cette énigme demeure l’une des plus célèbres. En 1970, lorsque les maîtres américains Oswald Jacoby et John R. Crawford ont fait paraître leur traité d’autorité, ils ont reconnu que l’identité de ce pionnier était perdue, le qualifiant simplement d’« inconnu de génie » [1].

Pour saisir la portée de cette innovation, il faut s’immerger dans l’ambiance des clubs privés new-yorkais des années 1920, comprendre la lassitude qui pesait sur les règles traditionnelles et découvrir pourquoi ce cube a sauvé le jeu de l’oubli.

Dans quels clubs le videau a-t-il vu le jour ?

Le videau est né vers 1926 au sein des cercles sportifs et aristocratiques de New York [1]. Le foyer le plus influent était sans conteste le Racquet and Tennis Club, situé sur Park Avenue. D’autres clubs prestigieux, tels que le Tuxedo Club, le Harvard Club et le Yale Club, abritaient des salons où courtiers de Wall Street, sportifs de renom et aristocrates européens en exil se réunissaient quotidiennement pour disputer des parties à enjeux élevés.

Avant l’introduction de ce dé, le backgammon connaissait un net déclin. Dans les salons victoriens et édouardiens, il apparaissait comme un divertissement de salon monotone. Dès qu’un joueur prenait une avance substantielle lors des premiers lancers, le dénouement ne faisait plus aucun doute. Mais comme l’usage exigeait de jouer jusqu’au dernier pion sorti du plateau, les fins de partie s’étiraient sur vingt longues minutes d’ennui poli.

Vers 1926, les membres des cercles new-yorkais commencèrent à expérimenter des propositions verbales pour accélérer la cadence et relever les enjeux [1]. Les accords purement oraux débouchaient cependant sur des contestations fréquentes. Quelqu’un eut alors l’idée de fabriquer un dé spécial portant 6 faces numérotées selon une progression géométrique : 2, 4, 8, 16, 32 et 64 [2]. Posé au centre du plateau, le videau devint tout à la fois un compteur infalsifiable et un levier psychologique redoutable.

Pourquoi le jeu s’essoufflait-il avant le videau ?

L’impact salvateur du dé doubleur s’éclaire à la lecture du traité qui régissait alors les tables occidentales : le célèbre manuel rédigé par Edmond Hoyle en 1743, A Short Treatise on the Game of Back-Gammon [3].

Sous le régime de Hoyle en 1743, les parties étaient disputées pour une valeur prédéfinie [3]. Une victoire simple rapportait 1 point, un gammon en valait 2 et un backgammon rapportait le triple. Aucun mécanisme ne permettait à un concurrent en grande difficulté d’abandonner proprement la manche. Si vos pions se retrouvaient enfermés derrière un prime adverse infranchissable, vous deviez rouler vos dés jusqu’à l’amère conclusion, même avec une probabilité de victoire quasi nulle.

Aux échecs, un joueur peut renverser son roi avec élégance dès que sa position est sans espoir. Au backgammon traditionnel, cette capitulation prématurée était proscrite. Les passionnés finirent par se lasser de ces finales mécaniques. Au début des années 1920, des jeux de cartes comme le bridge supplantèrent le backgammon dans presque tous les cercles d’élite.

Le videau supprima cette lourdeur structurelle. Désormais, au début de son tour et avant de lancer les dés, le joueur dominant pouvait mettre son rival au pied du mur : « Ma supériorité est telle que je propose de jouer la manche pour 2 points ; si vous refusez, vous me cédez 1 point immédiatement. » Le défenseur pouvait choisir de passer, ce qui limitait sa perte à 1 point et permettait d’engager sans attendre une nouvelle partie. L’attaquant voyait son habileté récompensée sans devoir subir un laborieux dénouement.

Qui étaient les candidats pressentis pour cette invention ?

Bien que Jacoby et Crawford aient conclu en 1970 à l’absence de preuves écrites formelles, plusieurs personnalités ont animé les conversations des clubs new-yorkais de la fin des années 1920 [1].

La figure administrative la plus marquante fut Walter L. Richard. Joueur émérite du Racquet and Tennis Club, Richard présida le comité interclubs qui fixa les règles modernes. En 1931, il publia Complete Backgammon, qui regroupait The Official Rules of Backgammon, rédigées avec le concours des délégués de 25 clubs majeurs d’Amérique du Nord [4]. Si Richard a consacré son énergie à codifier et légitimer le videau, il s’est toujours défendu d’en être le concepteur originel, rappelant que l’objet était né de pratiques informelles entre joueurs.

Un autre habitué souvent évoqué dans les chroniques est C. Whitewright Watson [1]. Sociétaire assidu du Racquet and Tennis Club et du Tuxedo Club, Watson fut l’un des promoteurs les plus fervents du dé doubleur physique, incitant ses partenaires à abandonner les mises orales pour adopter l’objet matériel.

Une anecdote plus romanesque a attribué l’idée au grand-duc Dimitri Pavlovitch de Russie [1]. Cousin du tsar Nicolas II et réfugié entre Paris et New York après la révolution, Dimitri fréquentait assidûment les salons de Park Avenue. Joueur audacieux, son adoption enthousiaste du dé dans les années 1920 a grandement contribué à propager la pratique auprès de la haute société américaine et française.

Pour la majorité des historiens actuels, le videau est le fruit d’une émulation collective née des milieux boursiers de New York [1]. Les financiers familiers des mécanismes d’options et de transferts de risques ont tout naturellement projeté ces principes sur le tablier de jeu.

Un plateau de backgammon en noyer dans sa position initiale avec un videau posé sur la face deux.
Sur un plateau moderne, le videau reste au centre jusqu’à ce qu’un joueur prenne l’initiative de proposer le premier doublement.Image : Boardgammon

Comment fonctionne le videau sur le plateau ?

Le cube possède 6 faces gravées des chiffres 2, 4, 8, 16, 32 et 64 [2]. Il débute la rencontre au milieu du tablier, la face 64 orientée vers le haut, ce qui signifie que l’affrontement se dispute pour sa valeur initiale de 1 point [2].

Le plateau traditionnel comprend 24 flèches triangulaires, 15 pions par joueur et 2 dés ordinaires [2]. Au départ, chaque adversaire dispose du droit de proposer le premier doublement. Cette offre ne peut intervenir qu’au début de son propre tour, strictement avant de lancer les 2 dés.

Lorsque vous doublez, vous placez le dé sur le 2 devant votre adversaire. Celui-ci dispose de deux issues :

  1. Passer (Refuser) : Votre rival renonce sur-le-champ et vous accorde 1 point. La manche est terminée et une nouvelle partie s’ouvre.
  2. Prendre (Accepter) : Votre rival accepte de poursuivre le combat avec une mise portée à 2 points. Le videau s’installe alors de son côté du plateau sur la valeur 2.

Cette acceptation lui confère un privilège déterminant : la propriété du videau. Vous ne pouvez plus doubler une seconde fois. Seul votre rival, s’il parvient à renverser la tendance plus tard dans la manche, aura le droit de proposer à son tour un surdoublement à 4. Cette montée en puissance peut en théorie atteindre 8, 16, 32 ou 64, bien que les valeurs supérieures à 4 soient rares dans les rencontres disputées.

Pour approfondir les subtilités tactiques de cet outil, consultez notre guide consacré à la question de savoir quand doubler au backgammon, ainsi que notre méthode sur la façon de compter les pips au backgammon pour évaluer la vitesse d’une course. Les principes essentiels sont présentés dans notre dossier sur la stratégie au backgammon.

Un diagramme de plateau de backgammon montrant les Blancs attaquant une dame noire sur la barre avec un prime de quatre flèches.
Une position classique dans la fenêtre de double : les Blancs menacent de clore le marché, tandis que les Noirs évaluent le seuil des 25 pour cent.Image : Boardgammon · Réutilisation libre, avec un lien vers cette page (CC BY 4.0).

Pourquoi le seuil mathématique d’acceptation est-il de 25 pour cent ?

Grâce au videau, le backgammon s’est mué en un marché de cotes rigoureux. Il est inutile de détenir une chance sur deux de victoire pour justifier une prise. Dans les parties d’argent sans menace de gammon, le seuil de rentabilité pour accepter un dé se situe exactement à 25 pour cent de chances de succès [5].

La démonstration algébrique est élémentaire. Si vous refusez un doublement, vous perdez avec une certitude absolue 1 point. L’espérance mathématique du refus s’écrit :

$$\text{EV}(\text{Passer}) = -1$$

Si vous acceptez, vous combattez pour une manche valant 2 points. En désignant par $p$ votre probabilité de l’emporter et par $1−p$ celle d’échouer, l’espérance liée à la prise s’établit ainsi :

$$\text{EV}(\text{Prendre}) = 2p − 2(1−p) = 4p − 2$$

Le point d’équilibre survient lorsque les deux espérances coïncident :

$$4p − 2 = −1$$ $$4p = 1$$ $$p = 0{,}25 \quad (25%)$$

Dès l’instant où vos chances réelles franchissent 25 pour cent, accepter le videau engendre à long terme une perte moyenne inférieure au point garanti par l’abandon [5]. Dès que votre probabilité réelle dépasse légèrement ce seuil, accepter le dé concède en moyenne moins de terrain que le point entier abandonné d’office.

Les experts déclenchent leur offre au cœur de la fenêtre de double, avant qu’un lancer favorable ne provoque la perte du marché [5]. Cette perte de marché se produit lorsqu’un lancer éclatant fait basculer les chances du rival sous les 25 pour cent, l’incitant à fuir pour 1 point au lieu de disputer une manche à 2 points.

Comment la folie du backgammon de 1930 a-t-elle conquis le monde ?

Après son adoption par les clubs de Park Avenue, le jeu connut une onde de ferveur populaire baptisée la frénésie de 1930 [4]. Les enseignes de luxe new-yorkaises, au premier rang desquelles Saks Fifth Avenue, virent leurs étagères dévalisées.

En 1931, la commission dirigée par Walter L. Richard publia The Official Rules of Backgammon, adoptées formellement par 25 clubs de premier plan [4]. Des compétitions prirent leurs quartiers dans les grands palaces de Manhattan, puis gagnèrent Londres, Cannes et Monte-Carlo. Artistes, diplomates et grands maîtres des échecs s’éprirent de cette combinaison de psychologie, d’audace et d’arithmétique.

Qu’est-ce que la règle de Crawford en tournoi ?

À mesure que les rencontres officielles se structuraient en plusieurs points de match, les organisateurs décelèrent une faille en fin de confrontation.

Lorsqu’un compétiteur menait au score et n’avait plus besoin que de 1 point pour enlever le match (par exemple 4 à 2 dans un match en 5 points), son adversaire en retard n’avait plus aucun intérêt à hésiter : il pouvait doubler dès le coup d’envoi de chaque manche sans risquer quoi que ce soit, puisque le meneur remportait l’épreuve sur un simple gain.

Pour restaurer l’équité, l’organisateur John R. Crawford introduisit la règle éponyme [1]. La règle de Crawford stipule que dès qu’un joueur atteint la marque du match moins 1 point, l’usage du videau est strictement interdit pendant exactement 1 manche [1]. Si le retardataire gagne cette manche disputée sans dé doubleur, l’interdiction est levée pour les parties ultérieures.

Le videau est-il universel dans toutes les traditions ?

Bien que les tournois internationaux soient indissociables du videau, les cultures de café du pourtour méditerranéen et d’Orient continuent de jouer sans dé doubleur [6].

En Grèce, le tavli traditionnel réunit trois jeux distincts — les portes, le plakoto et le fevga — disputés sur le plateau à 24 flèches avec 15 dames chacun, mais sans jamais employer de videau [6]. En Turquie, le tavla se joue vivement pour des victoires simples et des mars, sans dé à multiplier. De même, les nardys longues en Europe de l’Est s’affranchissent de toute surenchère.

Pour des millions d’amateurs, le tempo pur des 2 dés sans pression monétaire incarne l’âme authentique du jeu. Pour ceux qui désirent s’exercer aux règles modernes, il est possible de jouer au backgammon en ligne gratuitement depuis un navigateur.

Questions fréquentes

Quand le videau a-t-il été inventé ?

Le dé doubleur est apparu vers 1926 dans des cercles privés new-yorkais, notamment au Racquet and Tennis Club [1]. Son officialisation dans les règles de compétition remonte à 1931, sous l’égide d’un comité réunissant 25 clubs [4].

Qui a réellement créé le videau ?

L’auteur n’a jamais déposé de brevet ni consigné son nom [1]. Les historiens Oswald Jacoby et John R. Crawford l’ont baptisé un génie inconnu [1]. Parmi les figures ayant favorisé son adoption figurent Walter L. Richard, C. Whitewright Watson et le grand-duc Dimitri Pavlovitch.

Quels numéros figurent sur les faces du videau ?

Ses 6 faces portent les six premières puissances de deux : 2, 4, 8, 16, 32 et 64 [2]. Il débute la partie centré sur le 64 pour signifier la mise de base de 1 point.

Comment jouait-on au backgammon avant l’arrivée du dé doubleur ?

Sous les règles consignées par Edmond Hoyle en 1743, le jeu se disputait pour des points fixes de 1 point ou 2 points pour un gammon [3]. L’impossibilité d’abandonner contraignait les deux adversaires à lancer leurs dés jusqu’au bout, même lors de situations totalement désespérées.

Sources

  1. Jacoby, O., & Crawford, J. R. (1970). The Backgammon Book. Viking Press, New York.
  2. Encyclopædia Britannica. “Backgammon.”
  3. Hoyle, E. (1743). A Short Treatise on the Game of Back-Gammon. F. Cogan, London.
  4. Richard, W. L. (1931). Complete Backgammon: With the 1931 Rules of the Racquet and Tennis Club. David McKay Co., Philadelphia.
  5. Boardgammon. “Doubling Cube Strategy — Take Points & Match Equity.”
  6. Boardgammon. “The History of Backgammon: From Nard to the Modern Board.”
  7. Boardgammon. “Play Backgammon Online Free.”

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