
Le son est immédiatement reconnaissable pour quiconque a flâné sur le port du Pirée, dans une ruelle d’Istanbul ou sous les tonnelles d’une place de village en Crète. Deux dés d’os heurtent sèchement la bordure de bois d’un tablier marqueté, suivis du glissement précipité des pions que deux habitués déplacent d’une seule main.
Pour un joueur nourri aux manuels anglo-saxons, la scène évoque d’emblée le backgammon. Pourtant, dès que l’on s’attarde sur la disposition des dames, on s’aperçoit que les principes en vigueur bousculent les repères conventionnels.
En réalité, le tablier classique à 24 flèches constitue le territoire commun d’une immense famille de jeux de tables[1]. La France a bien connu cette diversité : sous l’Ancien Régime, les cours royales et les salons parisiens ne juraient que par le trictrac, dont le vocabulaire raffiné a marqué notre langue, avant que le jacquet ne s’impose dans les cafés du dix-neuvième siècle jusqu’au vingtième siècle. Mais le jacquet de nos grands-parents se jouait sur le même plateau ; ce n’est pas le même jeu. Autour du bassin méditerranéen et vers l’Orient, ce même plateau de bois porte des noms vivants et prestigieux : le tavla en Turquie, le tavli en Grèce, le nardy en Russie et dans le Caucase, le takhteh nard en Iran et le shesh besh au Proche-Orient.
Dans notre dossier sur la culture du backgammon, nous explorons la manière dont ces différentes communautés ont façonné un patrimoine convivial autour des dés.
Toutes ces variantes s’appuient sur un matériel identique : une boîte pliante de 24 flèches triangulaires (divisée en quatre quadrants de 6 flèches), 30 dames (15 claires et 15 sombres) et 2 dés ordinaires. Cependant, les règles de capture, de blocage ou d’avancée modifient profondément les dynamiques de course.
Pour explorer avec clarté les variantes du backgammon, il importe de comprendre d’abord pourquoi aucune de ces écoles orientales n’a jamais consenti à adopter le videau.
L’esprit du jeu traditionnel : pourquoi le videau y est inconnu
Dans le monde du backgammon de compétition, le videau — ce gros dé portant les puissances de deux (2, 4, 8, 16, 32 et 64) — dicte chaque choix tactique. Il transforme la course en une équation de rendement financier et de seuils de rentabilité mathématique.
Mais comme nous l’avons retracé dans notre recherche sur qui a inventé le videau, cette innovation n’a vu le jour que vers 1926 dans les cercles fermés de Manhattan[2]. Les spéculateurs new-yorkais des années 1920 l’ont introduite dans le but exprès de raccourcir les parties disputées avec de l’argent et d’éviter les dénouements unilatéraux où le joueur dominé n’avait plus le moindre espoir de triompher.
À l’opposé, les joueurs de tavla turc ou de tavli grec considèrent la partie comme une épreuve d’honneur et de ténacité personnelle. L’idée même d’abandonner en cours de route parce que les pourcentages informatiques vous sont défavorables est perçue comme un manque de panache.
En Orient, on ne baisse pas les bras : on se bat jusqu’à la dernière dame. Un joueur largement distancé resserre sa garde, occupe un point d’ancrage et espère un retournement spectaculaire sous la forme d’un double salvateur ou d’une maladresse de son vis-à-vis.
La victoire simple rapporte 1 point, et la victoire par mars (l’équivalent oriental du gammon, où le perdant n’a retiré aucune dame) rapporte 2 points. Les points de triple victoire (backgammon) n’existent pas dans ces traditions.

Le tavli grec : la trilogie des kafenions
En Grèce et à Chypre, le tavli représente bien plus qu’un jeu unique : c’est un match complet combinant trois épreuves successives disputées le plus souvent en 3, 5 ou 7 points[1]. Pour remporter la mise, les adversaires doivent exceller dans trois styles diamétralement opposés :
1. Les portes (l’art du contact direct)
Cette manche inaugurale ressemble beaucoup au backgammon classique. Les dames démarrent sur leurs quatre flèches habituelles, et chaque dame laissée seule peut être frappée et renvoyée au centre sur la barre. La différence majeure tient à l’absence totale de videau ; la partie va impérativement jusqu’au bout.
2. Le plakoto (l’art d’emprisonner)
Dans le plakoto, on ne frappe jamais une dame hors du plateau[3]. Si un joueur commet l’erreur de laisser une dame seule sur une flèche et que votre dé vous permet d’y atterrir, vous recouvrez son pion.
La dame recouverte est alors prise au piège :
- Elle est totalement paralysée et ne peut plus avancer tant que votre dame reste posée sur elle.
- La flèche passe sous votre contrôle exclusif ; vous pouvez y empiler d’autres dames supplémentaires.
- La dame captive ne retrouve ses mouvements que si vous décidez d’évacuer votre dame supérieure.
Le point culminant du plakoto réside dans la protection de la mana (la dame mère), c’est-à-dire la dernière dame située sous la pile d’origine sur la flèche 24. Si votre adversaire réussit le tour complet du tablier et vient recouvrir votre mana avant que vous n’ayez pu l’extraire de sa flèche de départ, vous perdez la manche sur-le-champ par mars (2 points).
3. Le fevga (l’art de la course parallèle)
Le fevga est un jeu de vitesse pure sans prises[3]. Les deux rivaux partent des flèches diagonalement opposées et se déplacent dans le même sens (sens antihoraire).
Dans cette discipline, une seule dame suffit à verrouiller une flèche. Dès qu’un pion adverse s’installe sur un point, ce point devient infranchissable pour vous.
Le but est d’édifier un barrage pour retarder l’armée rivale. Comme nous l’avons démontré dans notre analyse sur la stratégie de fermeture et de prime au backgammon, la règle interdit toutefois de dresser une barrière continue de six flèches consécutives si l’adversaire ne possède pas au moins une dame déjà passée devant ce barrage[3].
Tableau comparatif des règles par discipline
Pour ne pas confondre ces différentes pratiques, voici la synthèse des règles clés régissant les jeux de la famille :
| Jeu | Territoire d’origine | Videau ? | Prise ou blocage | Configuration initiale |
|---|---|---|---|---|
| Backgammon classique | International | Oui (dès 1926) | Frappe directe sur la barre | 15 dames sur 4 flèches |
| Portes grec | Grèce et Chypre | Non | Frappe directe sur la barre | 15 dames sur 4 flèches |
| Plakoto grec | Grèce | Non | Emprisonnement sous la dame adverse | 15 dames sur la flèche 24 |
| Fevga grec | Grèce | Non | Sans prise ; 1 dame verrouille la flèche | 15 dames sur la flèche 24 ; même sens |
| Tavla turc | Turquie | Non | Frappe directe rapide sans videau | 15 dames sur 4 flèches |
| Nardy long | Russie et Caucase | Non | Sans prise ; blocage par pion isolé | 15 dames sur la flèche 24 |
| Shesh besh | Proche-Orient | Non | Frappe traditionnelle et décompte à 2 points | 15 dames sur 4 flèches |
Dans les règles du backgammon standard, la disposition initiale étale les 15 dames sur quatre points clés : 2 dames sur la flèche 24, 5 sur la 13, 3 sur la 8 et 5 sur la 6[1]. Mais dans les variantes comme le nardy long ou le plakoto, l’ensemble des pions démarre groupé au départ.

Le tavla turc et la formule poétique du shesh besh
Dans les salons de thé d’Istanbul et d’Anatolie, l’erkek tavlası (le tavla traditionnel) se joue à un rythme étourdissant[3]. Les joueurs expérimentés font claquer les pions en quelques dixièmes de seconde d’une seule main.
Le trait le plus saisissant de la culture du tavla réside dans la déclamation traditionnelle des tirages de dés. On ne nomme pas les chiffres en turc courant, mais à travers un code oral ancestral mêlant le persan et le turc ottoman :
- 1-1 se chante hep yek
- 2-1 se chante dü yek
- 3-1 se chante se yek
- 4-1 se chante cehar-ı yek
- 5-2 se chante seba-i dü
- 6-6 se chante dü şeş
- 6-5 se chante shesh besh
En persan, le mot shesh équivaut au chiffre 6. En turc, le terme besh (beş) correspond au chiffre 5. Le tirage 6-5 représente l’une des combinaisons les plus gratifiantes du jeu, permettant de couvrir une distance considérable d’un seul coup.
C’est précisément ce lancer fétiche qui a fini par donner son nom au jeu dans l’ensemble du Proche-Orient, de Beyrouth au Caire et à Jérusalem[1]. L’expression shesh besh y symbolise la bonne fortune et rappelle les intenses échanges marchands qui ont façonné la région au fil des siècles.
Le nardy long : la patience géométrique des joueurs de l’Est
En Russie et dans tout le Caucase, le terme nardy fait généralement référence au nardy long (dlinnye nardy), une discipline qui exclut totalement la violence des captures directes[3].
Les deux participants voyagent dans le même sens sur les 24 flèches du tablier. La partie est gouvernée par des principes d’une grande rigueur :
- La tête : Les 15 dames de chaque camp commencent empilées sur la flèche 24 d’origine.
- Une dame par coup depuis la tête : Il est formellement défendu de retirer plus d’une dame de la tête par jet de dés. La seule exception concerne le tout premier lancer de la partie en cas de double 6-6, 4-4 ou 3-3, où le joueur a le droit d’en descendre 2 pour ne pas être bloqué[3].
- Occupation totale par un pion : Une seule dame sur une flèche suffit pour en interdire l’accès au rival.
Dans le nardy long, le jeu d’ouverture demande un sang-froid absolu. Avancer un pion solitaire trop loin sans consolider les flèches intermédiaires permet à l’adversaire d’occuper le deuxième quadrant, vous empêchant d’évacuer le reste de votre tête lors des coups suivants.
Les origines philosophiques : de Bozorgmehr à l’empereur Zénon
La profondeur de ces jeux découle de leur symbolisme cosmologique originel.
Au sixième siècle, le traité persan Wizārishn ī Chatrang (« L’explication des échecs et l’invention du nard ») décrivait comment le grand vizir sassanide Bozorgmehr conçut le nard comme une allégorie du monde terrestre face aux échecs indiens[3] :
- Les 24 flèches correspondent aux 24 heures de la journée et de la nuit.
- Les 12 flèches de chaque bordure représentent les 12 mois de l’année et les signes du zodiaque.
- Les 30 dames rappellent les 30 jours du mois lunaire (15 claires pour le jour et 15 sombres pour la nuit).
- Les 2 dés figurent le mouvement perpétuel des corps célestes et la part souveraine du destin.
Dans l’Empire byzantin, le jeu prenait le nom de Tabula. Le poète de cour Agathias a immortalisé dans une épigramme célèbre la déconvenue subie par l’empereur Zénon en l’an 480 de notre ère[4].
Disposant de solides positions avec les pièces blanches sur un tablier de 24 flèches, l’empereur lança trois dés qui affichèrent 2, 5 et 6. Contraint par la règle de jouer la totalité de ses points, Zénon dut briser ses flèches protégées, laissant sept dames isolées à la merci de son adversaire, ce qui causa sa déroute immédiate.
En parcourant l’histoire du backgammon, on s’aperçoit que la tension née des jets forcés et l’émotion d’une partie disputée restent exactement les mêmes depuis quinze siècles.
Conseils pour s’initier aux variantes traditionnelles
Pour qui souhaite s’aventurer dans ces jeux méditerranéens avec des bases de backgammon occidental, voici quelques recommandations pratiques :
- Ne cherchez pas le videau : Préparez-vous à jouer jusqu’au bout de la nuit sans possibilité de concéder la manche. La persévérance dans les positions désespérées est la clé de la victoire.
- Protégez la dame mère au plakoto : La prise de la dame inférieure sur la flèche 24 est synonyme de défaite immédiate par mars (2 points). Sortez-la dès que les dés vous le permettent.
- Verrouillez les flèches médianes au fevga : Une seule dame bloquant le passage, créez des chaînes de flèches consécutives au centre pour paralyser les grandes courses de votre rival.
- Modérez vos sorties au nardy long : Ne videz pas votre tête sans flèches de relais sécurisées à mi-chemin, sous peine de voir vos pions piégés au départ.
- Apprenez la mélodie des dés : Connaître les formules comme shesh besh ou dü yek vous donnera immédiatement de l’assurance à la table et vous permettra d’apprécier toute la saveur de ces rencontres.
La prochaine fois que vous choisirez de jouer au backgammon en ligne, rappelez-vous que ce plateau virtuel perpétue une tradition millénaire unissant penseurs persans, souverains byzantins et passionnés du monde entier.
Sources
- Encyclopædia Britannica. “Backgammon: Board Game.”
- Jacoby, O., & Crawford, J. R. (1970). The Backgammon Book. Viking Press, New York.
- Murray, H. J. R. (1952). A History of Board-Games Other than Chess. Oxford: Clarendon Press.
- Agathias. (c. 530–582 CE). Anthologia Graeca, Book IX, Epigram 482 (Recording Emperor Zeno's Game of Tabula, 480 CE).
- Boardgammon. “Backgammon Variants: Games in the Tables Family.”
- Boardgammon. “Tavla: Turkish Backgammon Rules and Culture.”
- Boardgammon. “Plakoto: The Greek Pinning Variant.”
- Boardgammon. “Fevga: Greek Running and Blocking Game.”
- Boardgammon. “Long Nardy: Russian Dlinnye Nardy Rules.”
- Boardgammon. “The History of Backgammon: From Nard to the Modern Board.”
- Boardgammon. “Play Backgammon Online Free.”
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